L’auto-stoppeuse

  EN, EO
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 chop
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  (MàJ : 2022-02-07)

Il actionna le levier à droite de son volant et les essuie-glaces s’immobilisèrent. Enfin ! Enfin il laissait derrière lui l’averse et voyait clairement devant son véhicule. Rouler de nuit n’était pas son plus grand plaisir. Rouler sur une route en forêt le forçait à guetter les animaux qui pourraient se précipiter sur la voie. Rouler seul était d’un ennui mortel. Mais lorsque l’on ajoutait la pluie à tout ça, ça devenait vraiment une corvée.

Les bornes défilaient, les arbres aussi. Tout était désespérément monotone. Soudain, il devina une forme claire au loin et leva malgré lui le pied. Alors que son camion approchait, il reconnut une femme vêtue de blanc, se tenant les bras contre la fraîcheur de la nuit.

En entendant le bruit de son moteur, ou peut-être en percevant la lumière de ses phares, elle se retourna et tendit le bras, levant le pouce dans le signe universel de l’auto-stoppeur. Il ralentit encore et s’arrêta à son niveau, puis se pencha pour ouvrir la portière passager. Il remarqua alors que sa tenue s’apparentait davantage à une nuisette qu’à une robe.

— Vous devez avoir froid ! En plus, la pluie arrive. Je peux vous déposer quelque part ?

— Oui, s’il vous plait. Je vais au prochain village.

— Montez !

Elle s’installa, frissonnante, et il vit qu’elle était pieds nus. Tandis qu’il redémarrait, il prit la parole, ravi d’avoir quelqu’un avec qui parler.

— Comment une jolie fille comme vous se retrouve quasiment nue dans les bois au milieu de la nuit ?

— On m’a joué un sale tour, je préfère ne pas en parler si vous voulez bien.

— Allons, ça ne doit pas être si terrible ! J’ai eu ma part de blagues ou de paris stupides entre amis, vous savez. Même quelques belles bêtises qu’on découvre le lendemain, avec une gueule de bois. Je vous raconte une des miennes et vous me dites la vôtre ?

— Non, vraiment, je ne souhaite pas en discuter.

Le ton de la femme avait changé. Jusqu’à présent affable, elle s’était visiblement braquée, et il n’insista pas. Après quelques minutes dans ces conditions, il trouva la compagnie plus pesante que la solitude mais, peu habitué à avoir de la compagnie, la seule solution qu’il trouva pour rompre le silence fut d’allumer la radio.

« … notre émission sur les légendes urbaines. Ce soir, un grand classique certainement connu de tous : l’auto-stoppeuse fantôme. Dans la version la plus connue de cette histoire, un homme aurait pris en auto-stop une étrange femme qui lui aurait indiqué l’adresse de son domicile, qu’elle souhaitait rejoindre. Cependant, à l’instant où ils arrivèrent à destination, la femme disparut, comme s’évaporant dans les airs. L’homme aurait alors inspecté la maison et y aurait trouvé une photo de la femme en question, décédée depuis plusieurs années.

« Comme toujours avec les légendes contemporaines, les variantes sont nombreuses. Dans certaines régions, la femme s’évanouit dans les airs à l’approche d’un passage dangereux. Dans le Calvados, les gendarmes sont ainsi habitués à un signalement récurrent d’auto-stoppeuse fantôme qui paniquerait et crierait à l’approche d’un virage, avertissant du danger, juste avant de disparaître brusquement. On dit qu’elle est le fantôme d’une jeune femme morte accidentellement dans ce virage dans les années 1970. Des signalements similaires se font dans la même région au sujet d’une autre auto-stoppeuse, supposée décédée dans les années 1960 lors d’un accident sur un carrefour réputé dangereux.

« Vous savez comment se déroule notre rubrique : plus encore que les différences entre les variantes, ce sont les similitudes qui nous intéressent. Dans l’immense majorité des cas, l’individu sollicitant un transport est une femme, vêtue de blanc, rejoignant ainsi la catégorie des dames blanches. On ne rencontre pas d’exemple de ces récits où le fantôme serait malveillant… »

Il avait perdu le fil, ne pouvant s’empêcher de remarquer que sa passagère correspondait en tous points à la description faite de l’auto-stoppeuse fantôme, lui jetant des regards en coin pour l’observer. Au bout de quelques minutes, elle tourna la tête vers lui, un large sourire aux lèvres.

— Quoi, vous pensez que je suis une dame blanche, c’est ça ?

— N… Non, pas du tout.

Sa réponse était hésitante et elle éclata d’un rire chaleureux. Il ne savait pas s’il devait s’en inquiéter ou au contraire se sentir rassuré, jusqu’à ce qu’elle se calme.

— Ah, merci, j’avais besoin de rire un peu après cette nuit. OK, je vous raconte l’histoire, mais vous la gardez pour vous. Je suis… une femme qui travaille la nuit, si vous voyez ce que je veux dire. Mon dernier client a tenu à s’éloigner du village pour ne pas risquer de se faire attraper par sa copine, et on est allés dans la forêt. Là où il y a eu un problème, ç’a été au moment de rentrer. Il devait être satisfait, ou bien distrait : il m’a payée, puis il est monté en voiture et est reparti. Il a juste oublié que je dépendais de lui pour rentrer, et que mes vêtements et mes affaires étaient à l’arrière de son pick-up. Ça risque d’être drôle lorsque sa copine tombera dessus !

Cette histoire a été écrite dans le cadre d'un défi.

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Thème : Légendes urbaines.